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14/10/2010

Sarkozy en slip en Roumanie.


13h, je me réveille. Il fait déjà froid dehors. Jusqu'ici, le semblant d'été indien me confortait dans l'idée "c'est l'été, je travaille pas". Il va maintenant falloir que je me trouve un boulot, parce qu'être chômeur c'est peut être drôle, mais ça paye pas très bien.
Dans ma tête tout va très vite. 'Il faut que je trouve du boulot', 'Je vais aller laver des chaussettes', 'Putain c'est quand la retraite ?', 'J'ai faim'.
Cinq minutes plus tard, me voilà sur Flickr à regarder les photos de la dernière manifestation contre la réforme des retraites.
Vu les dernières images, ça a l'air chaud d'être un jeune retraité.



Aurélien.






07/04/2010

La fabrique de la haine, ou 24 heures à l'hotel sans étoile





Il doit être 7 heures du matin, la lumière s’allume me tirant du presque sommeil dans lequel j’étais plongé depuis une vingtaine minutes. Des pas dans le couloir, des cris dans la cellule d’à coté : « Chef ! Sortez-moi de là j’ai rien à faire ici ! Sortez-moi de là ! » S’en suit une longue tirade hurlée dans une langue que je ne connais pas et la réponse du « chef » : « Ferme te gueule ! Ici on est France, on parle français ! » Mon cerveau reconnecte lentement avec la réalité alors que des cris se mettent à fuser de toute part. On est en France c’est sûr, la France le pays des droits de l’homme et des libertés, mais en garde à vue, au royaume des sans droits et de la privation de liberté. Cette histoire a commencé environ 12 heures plus tôt quand deux CRS m’ont extrait du panier à salade pour me conduire sans ménagement devant un officier de police judiciaire (OPJ) qui me signifie mon placement en garde à vue pour « attroupement sur la voie publique en vue de commettre des dégradations… ». « Voulez vous voir un médecin ? », « demandez vous la présence d’un avocat pendant la garde à vue? », « désirez vous que nous fassions prévenir quelqu’un ? ». Ce que je ne savais pas encore à ce moment, c’est que j’étais entré dans un autre monde pour les prochaines 24 heures.



En fait cette histoire ne commence pas là non plus, mais vers 15 heures place Denfert-Rochereau où une petite centaine de personnes se trouvaient réunies autour d’un camion sono, au départ d’une manifestation pour protester contre le système carcéral. La manifestation a descendue le boulevard St Jacques pour tout d’abord s’arrêter à proximité de la prison de la Santé, pousser la sono et se faire entendre des détenus. Puis repartir en direction de la place d’Italie, et s’arrêter de nouveau à proximité de la station Glacière. L’ambiance et la musique sont bonnes, malgré le cordon de CRS qui encercle progressivement la manifestation. Les organisateurs nous assurent au micro que tant qu’il n’y aura pas de provocations les forces de l’ordre n’interviendront pas, pourtant il est déjà impossible de franchir le cordon de CRS dans un sens comme dans l’autre. Quelques minutes plus tard, tout se précipite, la police ordonne de couper la sono et l’étau se resserre de plus en plus. Un officier de police parle à une organisatrice « Vous avez lu le dos de la feuille de déclaration de manifestation ? Il y est écrit ce que vous avez le droit de faire et de ne pas faire, et il y’a eu des tirs de fumigènes ». La préfecture, qui avait pourtant autorisé la manifestation, vient de la déclarer illégale et les arrestations commencent. La police qui nous indique vouloir procéder à une simple fouille et à des contrôles d’identités nous embarque un par un dans les nombreux véhicules stationnés à proximité. La quasi totalité des manifestants - 110 personnes - seront interpellés ce jour là.



Arrivé au commissariat de la Goutte d’or (Paris 18ème) c’est le dépôt en garde à vue, puis la fouille « est-ce qu’il va falloir que j’aille chercher ta boulette entre tes couilles comme pour ton pote ? », je me retrouve accroupi, le caleçon sur les genoux, « toussez ! ». Finalement on me rend mes fringues après les avoir dépouillés de toutes ficelles, cordons et lacets. Les lanières de mon futal sont découpées aux ciseaux, « bon ça ira, c’est pas avec celles là qu’il va essayer de se pendre ». Retour en cellule, toujours sous l’œil des CRS, puis les auditions commencent. L’OPJ qui m’interroge ne sait pas vraiment, pourquoi je suis là, Il appartient au commissariat du 18ème et n’était pas présent à la manifestation. Je suis obligé de lui expliquer que je me suis fait ramasser avec toute la manifestation apparemment à cause d’un tir de fumigène, je lui raconte l’histoire en lui précisant, un brin énervé, que je n’ai rien à voir avec tout ça, et que je voulais juste écouter de la musique. Il demande à ses collègues plus au courant sur quoi il doit m’interroger. « Possédez-vous une écharpe ? », « Quoi ?? Oui, je l’avais autour du cou», il note. On nage en plein délire, tout ce bordel pour me demander si je possède une écharpe et quelques autres questions du même niveau ! À la fin de l’audition il m’indique que tout cela ne devrait plus durer très longtemps et me ramène en cellule. Au sous-sol, ça gueule dur contre les flics, un mec est en train d’incendier les gardiens « toi me touche pas espèce de sale fasciste ! ». Dans la cellule d’à coté les mecs hurlent autant pour passer le temps que pour faire chier les gardiens. Je suis content que nous soyons au calme dans la mienne, un vieil anarchiste m’abreuve de paroles sur ses expérience de GAV, j’opine du chef, mais je n’engage pas vraiment la discussion avec lui, je n’ai pas trop l’esprit à la discut’, je veux juste que cela passe au plus vite, sortir de cette cellule. Un autre mec essaie de raisonner, autant pour se rassurer que pour trouver une logique à ce qui nous arrive. « Ils ne devraient pas tarder à nous libérer, vu ce que l’agent m’a dit tout à l’heure…». Un ancien taulard qui est avec nous lui répond qu’il vaut mieux toujours se préparer au pire comme ça on n’est pas déçu quand ça tourne mal. Le pire est en train d’arriver, mais je ne m’en doute pas.



Vers 23 heures les libérations commencent, nous reprenons espoir, et commençons à tourner en rond dans la cellule. Au rythme d’une libération toute les 15 – 20 minutes l’attente est longue, mais pour nous la sortie est inéluctable, seule inconnue, allons nous avoir le dernier métro ? Vers 0h45 un OPJ nous rassemble tous dans le couloir, nous ne sommes plus que cinq et c’est presque avec le sourire que nous l’accueillons, dans nos têtes nous sommes enfin libres. « Bon, vous vous passez la nuit ici. On va vous changer de cellules. » « Quoi ? Attendez, ce n’est pas possible, pourquoi nous, les autres viennent d’être libérés? Qu’est ce qui ce passe ? J’y crois pas ! Quand est ce que l’on va sortir ? » Seule réponse : « vous passez la nuit ici, c’est tout ce que je sais, suivez moi on va à l’étage ». Comme je l’ai dit, nous sommes cinq, un copain, une copine, un voisin qui avait entendu de la musique et était descendu suivre la sono et un mec qu’il ne me semble même pas avoir vu dans la manif. Et pour cause, il passait par là quand il s’est arrêté pour voir ce qu’il ce passait, il n’a pas dû rester plus de 15 minutes dans la manif avant de se faire embarquer. Mauvais endroit, mauvais moment. On nous dirige vers notre cellule « on va vraiment passer la nuit là dedans ? », celle-ci est encore plus petite que la précédente, il s’en dégage une odeur à vous soulever le cœur et on peut voir dans un coin les restes du repas des précédent détenus. Nous sommes quatre il n’y a qu’un matelas. On nous donne une couverture qui n’a pas dû être lavée depuis longtemps et on nous laisse aller boire un peu d’eau au robinet. Je n’avais pas bu depuis mon arrestation. On nous donne également à manger, du riz à la provençale micro-ondé, le truc est infecte, immangeable car pas assez cuit, mais ce n’est pas ça qui me coupe l’appétit. Dans le couloir ma pote éclate en sanglot devant les gardiens qui veulent la mettre dans une cellule de 2m², « non je veux pas allez là dedans ! C’est trop petit et ça pue ! Laissez-moi au moins rester avec mes amis. », « Allons mademoiselle, rentrez dans la cellule, qu’on ait pas à vous y mettre de force ! ». La lumière s’éteint, ma pote pleure toujours dans sa geôle, je m’allonge tant bien que mal et essaie de dormir. Une rage sourde s’empare de moi, j’avais jusque là éprouvé un sentiment de colère contre le système policier et la logique absurde qui nous avez conduit à cette situation, mais à ce stade de l’histoire, c’est de la haine que je ressens, une haine des plus viscérale. Je ne sais pas quelle en est l’élément déclencheur. Est ce l’enfermement ? L’attitude des gardiens, ces pantins serviles qui ne font que leur travail, vis-à-vis d’une gamine de dix-huit ans terrorisé par ce qui l’entoure ? Ou l’injustice de cette situation ? Je ne saurais le dire, mais cette haine ne me lâchera plus.



Dormir en garde à vue n’est pas une chose aisée, les odeurs, l’inconfort et la promiscuité y sont pour beaucoup. Il faut aussi compter sur les cris des autres détenus et la lumière qui se rallume à chaque fois qu’il y’a un nouvel arrivant ou comme ça, sans raison. Peut-être les gardiens voulant s’assurer que nous n'avions pas tenté de nous suicider en avalant les couverts en plastiques du plateau repas… Mais aussi avec les discussions de ces même gardiens, qui pour tromper l’ennui se racontent des blagues, regardent des films, mangent, boivent (pas de l’alcool quand même !) enfin font des choses que les gens libres font en général, et ça, ça fout les nerfs quand on dort sur le carrelage. De toute façon j’ai tellement la haine que je n’arrive pas à trouver le sommeil, des envies de meurtres tourne sans fin dans ma tête, je finis quand même par sombrer dans un état semi-léthargique au petit matin. Enfin je pense, car en cellule la perception du temps est complètement différente. Quand on est enfermé sans montre avec pour seule vision de l’extérieur celle du mur en face de la cellule et pour seules indications de l’heure celles données par les gardiens on a vite tendance à perdre la notion du temps qui passe. Impossible sans demander l’heure de savoir si il fait jour, si l’on est le matin ou le midi. On a vite fait de demander l’heure au gardien toutes les dix minutes en pensant à chaque fois qu’une heure s’est écoulé. On nous fait sortir de la cellule pour qu’une femme de ménage la nettoie, nous nous retrouvons tous les quatre dans le couloir, par une petite fenêtre on peut même voir l’extérieur : il fait jour et le monde à continué de tourner sans nous. La gardienne de l’équipe du matin, plus compréhensive permet à notre amie qui n’a toujours pas cessée de pleurer de nous rejoindre dans le couloir, elle nous indique également que nous serions très probablement libérés dans la matinée. Peu après notre retour en cellule, un OPJ viens nous chercher un par un, quand je pars avec lui je sens la fin de tout ce cirque arriver, mais loin d’être libéré je me retrouve à décliner une fois de plus mon état civil, il me prend en photo sous tout les angles, prend mes empreintes ainsi que mon ADN. Je retourne en cellule totalement abasourdi, non seulement nous ne sommes pas libres, mais en plus fichés. Jusque là je m’étais dis que si nous étions restés la nuit c’est que l’agent chargé du dossier avait terminé son service, les libérations devant reprendre au matin quand il le reprendrait. Or si l’on se donne la peine de nous ficher, c’est bien que nous sommes ici pour une raison, absurde certes, mais que l’on ne nous a pas gardés par hasard. L’idée d’être fiché et tout ce qu’elle suggère me terrorise complètement, pour la première fois depuis que je suis arrivé c’est de la peur que je ressens, j’ai bien cru à ce moment que j’allais craquer et m’effondrer. Mais la haine est toujours là, elle vient à mon secours, ma peur se mue en rage contre le système et ses représentants, je ne craquerai pas devant eux, plutôt crever. J’ai du mal à croire encore aujourd’hui qu’en si peu de temps j’ai réussi à apprivoiser un sentiment aussi abjecte, à en faire mon allié, mon compagnon.



Plus tard dans la matinée un autre OPJ vient nous chercher, celui-ci s’occupe de notre dossier, et pendant l’audition j’ai enfin l’explication de notre maintien en détention. Comme on me l’avait expliqué lors de mon dépôt en garde à vue, c’est au titre de la loi du 2 mars 2010, ou loi sur les « bandes » que nous sommes là.


L'article 222-14-2 du code pénal stipule:

« Le fait pour une personne de participer sciemment à un groupement, même formé de façon temporaire, en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, de violences volontaires contre les personnes ou de destructions ou dégradations de biens est puni d'un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende. »


Elle permet d’interpeler des personnes sans qu’aucun délit n’ai été commis, mais sur la simple présomption qu’elles allaient en commettre. En somme la police peut arrêter qui elle veut pour un délit imaginaire. Et si nous sommes encore là, alors que les autres ont déjà été libérés, c’est tout simplement pour une question de procédure, les autres ayant été interrogés après le délai légal d’une heure depuis leur dépôt en GAV, leur détention devenait illégale. L’agent qui m’interroge une nouvelle fois sur des questions aussi profondes que « aviez-vous une écharpe ? », « avez-vous entendus les organisateurs de la manifestation déclarer publiquement : il faut brûler les prisons ? » ou encore « avez-vous vu les organisateurs sortir du camion un mortier pour tirer des fumigènes ? » semble bien emmerdé par la moisson de gardés à vue dont il écope. Il sait bien que nous sommes innocents, et que ceux qu’il interroge ne se seraient pas livrés à des dégradations, fussent-elles imaginaires. Il nous assure qu’il fera en sorte que le parquet donne l’ordre de nous libérer au plus vite, mais avant il doit encore entendre les six personnes toujours détenues dans le commissariat du 11ème, selon lui l’affaire de deux petites heures. Il est 12h30 et nous commençons à compter les minutes.

Deux heures plus tard, toujours rien. Dans le courant de l’après-midi, notre amie qui est toujours seule dans ses 2 m² commence à faire une crise d’angoisse. Même nous à l’autre bout du couloir nous l’entendons s’étouffer, pourtant les gardiens sensés la surveiller vont mettre plus d’un quart d’heure avant de réagir : « mais mademoiselle, pourquoi vous pleurez ? » et finalement lui faire une fleur en la sortant de sa cellule. Nous les entendons lui expliquer que ce qu’ils font là c’est de la pure gentillesse « vous êtes sensée ne pas quitter votre cellule pendant toute la durée de la garde à vue, et si un officier vous trouve en dehors, nous allons nous faire taper sur les doigts ». Pour éviter de se faire encore plus « taper sur les doigts » ils prennent quand même soin de la menotter à un banc, sait on jamais… Quelques temps après, un grand bruit suivi de cris. Un détenu dans le couloir vient de se fracasser la tête sur une vitre, il a le visage en sang. « Putain ! Il a cassé la vitre, il va falloir la changer. ». Ma pote toujours dans le couloir n’est pas au bout de ses peines, il va lui falloir témoigner de ce qu’elle a vu, le mec s’étant effondré à un mètre d’elle avant que les deux gardiens ne se jettent sur lui. Les pompiers arrivent, pendant ce temps les autres détenus s’enflamment, ça se met à beugler dans tous les sens. Nous en sommes là quand l’officier qui s’occupe de notre affaire vient nous chercher, nous sommes libres, il nous rend nos affaires, nous assure que les empreintes et l’ADN ne seront pas conservés et nous raccompagne à la sortie. Un dernier échange : « j’espère qu’on ne se recroisera plus », « j’espère aussi, mais avec des lois aussi absurdes j’ai bien peur que cela ce reproduise ». Il est 16h45 quand la garde à vue touche à sa fin, nous venons de passer 23h30 en cellule. Dans la rue nous sommes complètement déphasés, je ne raconte même pas l’odeur que nous dégageons. À Bastille, où nous retrouvons une amie, je constate l’immense rage qui s’est accumulée en moi durant les dernières 24 heures. Je regarde les passants les yeux complètements hallucinés. J’ai envie de hurler, de frapper, d’exploser en pleine rue, je les déteste tous, eux ces inconnus qui ne m’ont pourtant rien fait.

L’expérience de l’enferment est une chose terrible, chacun y réagi à sa manière, mais je dois le confesser, ce qui m’a permis de tenir ces 24 heures n’était pas l’assurance d’être innocent, ou le fait de savoir que je n’étais que l’un des nombreux français à passer en GAV (900 000 en 2009), le fait de ne pas être seul, ou de savoir que dehors des gens s’inquiétaient de mon sort. Non rien de tout cela, la seule chose qui m’a permis de tenir le coup c’est la Haine. Et c’est une chose terrible que la haine, elle vous prend aux tripes, abolie la raison, est la source de toutes les horreurs, et pour qui ne sait pas s’en détacher, elle peut vous mener à toutes les extrémités. Ne voyez pas dans le récit de cette expérience un appel à la vengeance, ou à la violence, il s’agit juste de l’histoire d’un mec normal dans une situation qui ne devrait jamais le devenir.



Adrien

(Photos: Copyright Chloé Leruste)



10/03/2010

This is fucking shit !


Le camion est plein. Comme chaque dimanche, les bénévoles de l'Auberge des Migrants se préparent à aller distribuer des repas aux migrants.

Sur le moment je ne comprenais pas, j’observais, j’emmagasinais, incapable de tirer des conclusions. Ce n’est qu’au bar de la gare, en regardant les gens autour de moi, que j’ai compris ma plongée l’espace d’une après-midi dans un monde parallèle. Un monde avec ses lois, ses repères, ses comportements. Un monde d’hommes et d’ados qui ont traversé minimum 5 pays pour arriver à Calais. Un monde dans lequel Calais veut dire 30km. 30km du But avec un grand B, 30km de l’Angleterre, 30km de ce pays fantasmé dont ils entendent parler depuis le fin fond de l’Afghanistan, du Soudan ou du Viet Nam. Un monde d’incertitude et de peur. Je crois que le déclic vient de là ; je m’étais inconsciemment habituée à cette pression sourde, j’avais passé l’après-midi sur mes gardes sachant très bien que tout pouvait basculer en une fraction de seconde. Je me disais « pour l’instant ça va, attends la suite ». Et en voyant ces gens sereins, ces tables propres et ces vêtements assortis j’ai compris que je pouvais donner le clap de fin. Le film s’est rembobiné et j’ai commencé à halluciner.


Préparation du thé pour les migrants.


Nous étions arrivés à Calais vers 12h45, la distribution de nourriture étant à 13h. Trois associations se relaient pour nourrir les migrants :

- La Belle Étoile s’occupe de la distribution du repas le midi en semaine.

- SALAM assure le repas du soir en semaine et le week end.

- L’Auberge des Migrants gère le midi durant le week-end.

À cela on peut ajouter une association Hollandaise qui vient tous les samedi soir apporter diverses choses et notamment des cigarettes.


Patrice, bénévole de l'Auberge des Migrants, goûte la soupe qu'il a préparé pour les migrants.


Les assos ont obtenu de la mairie un lieu de distribution (ouvert de 13h à 15h le midi et de 18 à 20h le soir tous les jours) : c’est une espèce de grande place goudronnée et grillagée. Deux préfabriqués trônent là et servent de locaux à SALAM et La Belle Étoile. L’Auberge des Migrants n’en a pas et la distribution se fait donc à partir du camion. Malgré le soleil, il fait très froid et un vent glacial tourbillonne. Et quand je dis glacial je pèse mes mots. On s’est pas mal baladé dans Calais et je n’ai jamais eu aussi froid qu’à cet endroit. Je fais la réflexion à un bénévole en lui disant que j’ai vraiment hâte de retourner dans la voiture et il me répond « t’imagines que pour eux après c’est la rue ». J’avoue. 1 point pour les migrants. De chaque coté des prefa il y a des sortes de auvents qui, je crois, sont sensés protéger de la pluie, mais bon on a rarement vu la pluie tomber droite et sans aucun vent.


Les afghans sont les premiers arrivés, au taquet. Ils sont sympas disent « Bonjour, ça va ? » à tout le monde et appellent les femmes de plus de 50 ans « Momie ». Deux petites tables sont installées : l’une avec les sachets repas et la soupe au poulet, l’autre avec le thé. Je me pose à coté du thé et regarde les 100 mecs défiler. Certains viennent avec leurs couvertures, je remarque leurs mains : violettes et gonflées. Les échanges sont toujours les mêmes :

- « Bonjour Momie ça va ? Shoï Momie shoï »

- « Yes shoï, keep your glass please »

- « Yes Momie, merci Momie »

Shoï ça veut dire Thé dans beaucoup de langues et notamment en Patchou, un dialecte afghan qu’ils parlent pour la majorité. De temps en temps il y a des nouveautés :

- « Momie, look, my pant »

- « Yes, I know, I have an other one for you in the car, I’ll give you after »

- « Momie my pant it’s broken »

- « Yes, go to eat, I’ll give you after »


Il y en a quelques uns qui n’ont plus de bonnet, de gants ou de chaussettes. Elle promet à tous de leur en apporter after. Les assos viennent toujours avec des vêtements de base à distribuer. De temps en temps, quand elles ont récupéré assez d’habits, des vestiaires sont organisés avec des parkas, pulls, pantalons, chaussures… Une autre association organise également un vestiaire un samedi sur deux. D’ailleurs, j’ai appris un truc marrant : les migrants n’aiment pas trop le tricoté ni les fringues trop vieilles. Ils veulent des trucs basiques, à la mode, pour passer inaperçus en ville. Le mec du pantalon récupère un jean, il est content.

En voyant ça, je me sens complètement conne, avant de venir je me disais qu’il devait y avoir des problèmes de vols ou d’agressions. Mais à la réflexion ; après avoir traversé toute l’Europe, t’être caché dans des camions réfrigérés, avoir pris la mer alors que tu sais pas nager, à 30km DU BUT alors que t’es nourri et vêtis, je ne sais pas quel mec sur Terre serait assez débile pour risquer de se faire choper par les flics en piquant une pomme ou en sautant sur quelqu’un. Ils passent déjà leur temps à les fuir, ce n’est pas pour se jeter dans la gueule du loup aussi facilement.

Ils s’organisent. Certains gamins viennent chercher du sel au camion et font la distrib’, d’autres ravitaillent leurs copains en thé. On a ainsi eu droit à deux ou trois blagues marrantes :

- « Momie shai please shai »

- « But where is your glass ? »

- « Aaaa sorry, it’s still in Afghanistan »

- ou variante « it’s in England »


Distribution de thé par les bénévoles.


Les afghans sont hyper agités et courent partout, ils jouent au foot, enfin plutôt à une sorte de chandelle. Le but est de lancer le ballon le plus haut possible puis de le rattraper. Ce qui arrive rarement. Je manque de me prendre un ballon dans la tête deux, trois fois et ce jeu augmente mon niveau de stress d’un cran.

J’essaie d’imaginer le nombre de kilomètres qu’ils ont dû avaler, de retracer toutes les étapes, d’imaginer comment ils étaient avant. J’essaie d’enlever les traces de tension de leur visage. J’aimerais tellement pouvoir mettre une camera dans leurs yeux, et voir tout ce qu’ils ont vu. Les histoires sont toutes les mêmes. Fuir les talibans. Ils sont majoritairement ados, de 10 à 20 ans. Les parents s’endettent auprès de tous leurs voisins et les poussent dehors. C’est ça ou le recrutement dans l’armée des taliban AKA mort rapide assurée (les enfants sont plus faciles à endoctriner que les adultes et servent de kamikazes. Et si vous ne me croyez pas checkez La Croix) Je ne m’étais jamais fait la remarque mais les migrants afghans sont donc clairement anti-talibans.

H. raconte que dans son village il y avait « une rue » avec d’un coté les talibans et de l’autre les américains. Les deux camps échangeaient régulièrement des tirs puis un jour une balle perdue et « My sister kapputt ». Le soir même, ses parents les ont mis sur la route de Calais, son frère de 12 ans et lui 14 ans. Les routes sont toutes les mêmes, un peu comme tous les chemins mènent à Rome, tous les passeurs mènent à Calais. D’abord direction l’Iran, passage de la frontière dans la neige (à pied ou à cheval pour les plus pauvres NDLR). Puis la Turquie où son petit frère se fait choper par les douaniers : retour à la case départ pour lui, H. continue tout seul. Il traverse rapidement pour atteindre, à l’ouest, la Méditerranée. À 7 kilomètres seulement des côtes turques il y a une île grecque. Les gamins embarquent à 24 sur 2 bateaux gonflables et prient très fort. C’est une des épreuves les plus difficiles car ils risquent :

1. De tomber à l’eau : c’est fini.

b. il y a une petite variante à cette alternative : un de tes amis/compagnons tombe à l’eau et se noie sous tes yeux.

2. De dériver et de se perdre en mer.

a. être repechés par les gardes côtes : retour à la case départ.

b. tempête/ rocher/ bateau/ déshydratation : c’est fini.

3. d’arriver sur l’île.

a. pas au bon endroit, pas au bon moment : c’est fini.

b. accueillis par des douaniers pas sympas : retour à la case départ.

c. accueilli par des douaniers sympas : camp de rétention, libération.

d. au bon endroit, au bon moment. Ils peuvent aller directement aux ferrys.

H. a eu de la chance il est tombé sur l’option 1. + 3.c. Après 15 jours en camp de rétention il est libéré et embarque dans un camion sur un ferry. Italy - France - Nice - Calais. Calais - camion - UK. End of the story.


La température extérieure flirte avec les 0°C et le vent souffle très fort. Un afghan se réchauffe les mains contre le thé.


D’autres, africains, arrivent et s’installent avec nous. Les afghans courent toujours, quelques bénévoles commencent un foot avec eux. Il y en a un qui vient me parler, il veut que j’aille voir ses potes. Je suis assez mal à l’aise. Pour l’instant nos échanges se sont résumés à des, finalement universels, « Mademoiselle-Mademoiselle, Bonjour Mademoiselle. », des mains serrées et des regards mi-matteurs mi-gênés pour eux comme pour moi. Je n’ai aucune idée du rapport qu’ils ont aux femmes de 20 ans. En Afghanistan il y a deux catégories : leurs petites sœurs, enfants, et les plus grandes, voilées. Puis il y a les autres, celles qu’ils découvrent petit à petit avec l’Europe. Je prends le temps deux minutes, de tirer la métaphore et d’envisager cette traversée comme un voyage initiatique, une étape leur donnerait les clefs culturelles de leur installation en Angleterre. Un enseignement par la pratique de « c’est quoi l’Europe ». Je me dis qu’ils doivent être sacrement perdus en ayant côtoyé autant de cultures en si peu de temps. J’ai envie de leur demander. Mais pour ça encore faudrait-il que je leurs parle. Je commence à partir dans mes délires et note un autre truc qui me dérange profondément : on soupçonne des histoires d’agressions sexuelles et pédophilie. On a aucune preuve mais, de tout temps, dans toutes les civilisations, on a vérifié l’équation : milieu exclusivement masculin + promiscuité + longue durée = sexe. Je crois que c’est ce qui me dégoûte le plus dans cette histoire : ces gamins n’ont rien, que dalle, on leur a tout pris. Ils n’ont pas de statut, ils n’ont pas de papiers, ils n’ont pas de pays, ils n’ont pas de parents, et il faut en plus que l’on touche à leur cul pour leur prendre le dernier truc qu’ils auraient pu avoir. Le ballon s’écrase une nouvelle fois près de moi, et les gamins rigolent en criant « Again, again » alors que je tente de les calmer. Je croise le regard d’un africain qui observe la scène, dépité, après un soupir il me lâche « This is fucking shit ».

Yes. This is fucking shit.


Texte : Laurie Pandora

Photos : Aurélien Bacquet

16/02/2010

World Press Photo

Le prix World Press Photo 2009 a été décerné à l'italien Pietro Masturzo pour son cliché d'une femme criant sur les toits de Téhéran.
Ce n'est pas de la douleur, ce n'est pas non plus un appel à la haine. Elle a juste les mains autour de la bouche et a l'air de gueuler assez fort pour gagner le plus prestigieux prix de photojournalisme.




Le jury se justifie en disant (et je cite Kate Edwards): "The photo has a powerful sense of atmosphere, tension, fear - but also of quietness and calm, and in this sense was a challenge as a choice. We were looking for an image that drew you in, took you deeper, made you think more - not just about showing what we already know, but something that asks more of us."
Nous sommes d'accord cette photo est très belle et il est vrai que l'aspect artistique a tendance à se perdre dans le journalisme actuel: oscillant plutôt entre photos sanguinolentes et mobiles upload. Le jury rappelle que chercher à choquer avec des photos trash ne suffit pas.
Ok, c'est noté.

Mais bon c'est quand même hyper snob de choisir ce type de photo pour témoigner d'une révolution où des mecs se font tuer un peu partout et jusque dans leurs chambres d'étudiants.

Et c'est quand même une putain d'avancée que de pouvoir être saoulé par toutes ces photos qui montrent "what we already know", surtout dans un pays où les chaines d'info sont censurées, les journalistes étrangers renvoyés back home et les autres direction la prison.
C'est ainsi que nous avons une mention spéciale pour une photo extraite d'une vidéo de portable. Vous savez celle de la nana qui se prend une balle en pleine tête en pleine rue et qui devient pour le monde entier et pour quelques semaines le symbole de toute une génération, une martyre de la répression …

Or donc ce que nous dit le jury de ce prestigieux prix c'est "journalisme d'un coté et art de l'autre". Les mecs qui sont dans la manif sont de toutes façons foutus, donc ils s'occupent d'envoyer des photos avec leurs portables, et les gentils photographes prennnent de jolies photos sur les toits.

Je trouve ça un peu triste. Bien sûr que c'est top d'être submergé d'images et d'infos pour ce type d'événement, bien sûr que c'est génial qu'un téléphone portable et une connexion internet suffissent à te donner une voix au niveau mondial. Mais je reste hyper tradi: pour moi le talent d'un reporter c'est : 1. d'avoir les couilles d'aller là où ça chauffe et 2. d'avoir le sang-froid et l'intelligence d'y prendre des photos de dingue.
J'ai l'impression qu'aujourd'hui on envoie chier les reporters à la Capa, que la noble vocation de défendre l'information au péril de sa vie est clairement has been et que Joseph Kessel serait une célébritée. Les petits garcons rêvent d'attraper des pokemons, ma soeur se déguise en Paris Hilton pour le carnaval et Magnum vend ses archives à Michael Dell, Sale Epoque.



Heureusement que l'Argentin Walter Astrada est là, tradi à souhait, pour gagner le prix dans la catégorie "spot d'actualité' avec cette photo beaucoup trop marrante.


Laurie.

09/02/2010

James Nachtwey x Laurie Pandora


Ca fait environ un mois que j'ai envie de dire ça : "je te présente Laurie, on était au CM2 ensemble".
Ici c'est Laurie, avec qui j'étais en CM2, qui présente James Nachtwey.

Voici les photos de Jimmy en Haïti, et le site de son agence, VII.

Aurélien.



"James Natchwey est photographe de guerre.
J.N a tout fait, a tout vu. C’est un peu le grand sage dans Kirikou, sauf que sa life est moins funky que la route des flamboyants.
James a choisi son métier, dans un contexte où Facebook , Twitter et Photoshop n’existaient pas. À une époque où ces mecs étaient les seuls à pouvoir s’opposer efficacement aux discours politiques en témoignant photos à l’appui, bref à une époque où ce taff était encore reconnu.
Jimmy, c’est un peu le mec qui te pousse à penser que les hommes ont des destins et que le sien était clairement de prendre des photos dans de sales endroits. Il cherche toujours à aller au plus proche de l’action, prends donc des risques hallucinants, mais vit toujours. Il y a, par exemple, cette série sur les émeutes en Indonésie à la fin du régime de Suhardo : un homme passe à coté de lui en courant, poursuivit par d’autres mecs qui ont clairement décidé de lui couper la tête ; au lieu de fuir, J. Natchwey s’engage dans la course et photographie tout jusqu’à la tête qui roule.
Il existe un film sur James N. Il s'appelle War Photographer et a été réalisé par le suisse Christian Frei. C’est marrant, la plupart des plans sont filmés par une caméra calée sur son front parce que trop peu de cameramen sont prêts à l’accompagner.
Sur son site y'a écrit "I have been a witness, and these pictures are my testimony. The events I have recorded should not be forgotten and must not be repeated". Perso, j’ai envie d’y croire."


Laurie.